Côtes-d’Armor, Côtes-du-Nord : rétrospective d’un changement de nom
En 1990, les Côtes-du-Nord sont devenues les Côtes-d’Armor. Derrière ce simple changement se cache tout un récit de territoire, une manière de dire : nous ne sommes pas le nord de quelqu’un d’autre.
Il y a quelques années, les Côtes-d’Armor s’appelaient les Côtes-du-Nord. Entre mémoire institutionnelle, identité bretonne et perception géographique, retour sur un changement de nom qui, bien que discret, raconte beaucoup plus qu’il n’y paraît.
Nom révolutionnaire, créé en 1790. Évoque un « nord » vague, sans ancrage breton. Aucune résonance en langue bretonne.
Armor = ar mor en breton = la mer. 300 km de littoral. Ancrage breton, cohérence avec Armorique. Naissance d’un mot : costarmoricain.
En quelle année, et comment ?
Tout s’est joué en 1990. Presque deux siècles après la naissance des Départements sous la Révolution, les Côtes-du-Nord changent officiellement de nom.
Depuis 1794, sept départements français ont changé de nom. Parmi eux : le Maine-et-Loire (ex Mayenne-et-Loire), la Charente-Maritime (ex Charente-Inférieure), la Seine-Maritime (ex Seine-Inférieure). Le changement de nom nécessite une proposition du conseil départemental, un vote de l’Assemblée nationale, une loi votée, et souvent un certain consensus politique et citoyen. Ce n’est pas une décision administrative ordinaire.
Pourquoi ce changement ?
Le nom « Côtes-du-Nord » était critiqué pour plusieurs raisons bien documentées. L’idée de s’en débarrasser a germé dans un contexte de revendication culturelle et linguistique breton des années 1980.
Comment ça s’est passé, une pédagogie culturelle
Le changement a été rendu possible par un processus démocratique et une large campagne de sensibilisation. On expliquait aux habitants pourquoi ce nom serait plus valorisant. Je m’en souviens très bien, j’étais au lycée à l’époque. On en discutait dans les journaux, à la radio, dans les conseils municipaux. Les partisans de « Côtes-d’Armor » mettaient en avant la force poétique du mot, son lien avec la langue bretonne.
À partir de la loi promulguée, les services administratifs, les panneaux routiers, les cartes postales et les livres d’école ont dû mettre à jour le nouveau nom.
Les timbres de l’époque ont été parmi les premiers supports officiels à arborer le nouveau nom. Mais dans certaines mairies rurales, les anciens tampons « Côtes-du-Nord » ont continué à être utilisés plusieurs années après, par habitude, par nostalgie, ou simplement parce qu’on n’avait pas commandé les nouveaux. Un détail révélateur de la façon dont les changements institutionnels s’ancrent (ou non) dans les pratiques quotidiennes.
Ce que ça a changé pour les Costarmoricains
Le nom des habitants d’abord. Nous sommes devenus les Costarmoricains et Costarmoricaines, une identité d’appartenance départementale que « Côtes-du-Nord » ne permettait pas vraiment de formuler. Mais au-delà du mot, ce changement a ouvert une brèche positive dans la perception collective :
- ›Une affirmation culturelle plus nette, les écoles bilingues breton-français se sont multipliées dans les années suivantes
- ›Une revalorisation touristique, « Côtes-d’Armor » sonne plus engageant que « Côtes-du-Nord » pour les visiteurs
- ›Une cohérence régionale, le nouveau nom s’aligne mieux avec les autres : Finistère (fin de la terre), Ille-et-Vilaine (deux rivières), Morbihan (petite mer en breton)
- ›Une remise en question des clichés, le nord n’est plus vu comme gris et froid, mais comme maritime, vibrant, ouvert
Et puis il y a la mémoire affective. Beaucoup de Costarmoricains ont encore le réflexe de dire « Côtes-du-Nord ». D’autres, nés après 1990, ne connaissent que le nom actuel, et s’étonnent que leur département ait pu porter un nom aussi impersonnel.
Armor et Argoat, deux mots pour comprendre la Bretagne
Le choix du mot Armor n’est pas anodin. En breton, le territoire se divise en deux grandes entités complémentaires :
Armor (ar mor), la mer, le pays côtier. La Bretagne des falaises, des ports, des marées, du granit battu par les vagues. Le Trégor, la Côte de Granit Rose, les Sept Îles.
Argoat (ar c’hoad), le bois, le pays intérieur, forestier. La Bretagne des bocages, des forêts, des vallées encaissées. L’Argoat du Trégor, les forêts de Beffou et Coat-an-Noz.
Ces deux mots structurent la géographie bretonne depuis des siècles, bien avant que les cartes administratives ne les ignorent. En nommant le département « Côtes-d’Armor », on réancrait le 22 dans cette dualité fondamentale.
« Nous ne sommes pas le nord de quelqu’un d’autre. Nous sommes nous-mêmes. Côtiers. Bretons. Armoricains. »