La Roche-Derrien médiévale
Place forte sur le Jaudy, commerce du lin et du sel, bataille de 1347, une petite superficie, une grande importance dans l’histoire de Bretagne.
Fondée au XIe siècle Vestiges des remparts Maisons à pans de bois Son binaural 3D- La Roche-Derrien · commune déléguée de La Roche-Jaudy · 22450 · Côtes-d’Armor
- Fondée au XIe siècle · place forte jusqu’au XVe siècle · 1,84 km²
- Depuis La Roche-Jaudy : Tréguier 6 km · Lannion 18 km
- Ty Kousked, gîte place du Martray, cœur historique du bourg
La Roche-Derrien est petite, 1,84 km², environ 1 010 habitants en 2024. Mais sa superficie n’est pas son importance. Cette cité a contrôlé un point de passage stratégique sur le Jaudy pendant plusieurs siècles, été l’enjeu d’une bataille décisive de la guerre de Succession de Bretagne, et développé une économie commerciale fondée sur le lin, le sel et le vin. Ce qu’il en reste aujourd’hui se lit dans les rues, si on sait quoi chercher.
Un bastion stratégique sur le Jaudy
Dès le XIe siècle, Derrien de Penthièvre installe un château fort sur le promontoire rocheux dominant le Jaudy. L’endroit est choisi précisément : on voit loin, on contrôle le passage fluvial, on peut percevoir des taxes sur les bateaux remontant vers Tréguier. La position garantit à la fois sécurité militaire et revenus commerciaux.
Le site a probablement été occupé dès l’Âge du Bronze, le promontoire dominant le ria est un emplacement naturellement défensif. Au XIIIe siècle, le bourg castral se développe, les fortifications s’étendent. Le port d’échouage permet d’approvisionner la ville et d’exporter ses productions.
La Roche-Derrien contrôlait le point de passage le plus en amont navigable du Jaudy, le dernier endroit où on pouvait franchir la rivière avant qu’elle ne devienne trop profonde. Quiconque tenait ce verrou contrôlait la route entre Tréguier et l’intérieur du Trégor. C’est pour ça que la ville a été assiégée, prise, reprise et finalement rasée au XVe siècle, elle avait trop d’importance pour qu’on la laisse debout face à un adversaire.
Après la bataille de 1347 et la signature du traité de paix en 1365, le château est détruit une première fois en 1394, puis définitivement rasé en 1420. La Roche-Derrien cesse alors tout rôle stratégique militaire et se reconvertit dans le commerce du lin.
La bataille de 1347, un tournant décisif
Dans la nuit du 18 au 19 juin 1347, la bataille la plus décisive de la guerre de Succession de Bretagne se joue ici. Charles de Blois assiège le château dans l’espoir de provoquer une confrontation ouverte avec Sir Thomas Dagworth. L’armée de secours anglaise, bien moins nombreuse, attaque, et tombe dans un piège. Mais une sortie de la ville, composée principalement de citadins armés de haches et d’outils agricoles, prend les lignes de Charles par derrière. Charles de Blois est blessé, capturé, envoyé en Angleterre où il restera neuf ans.
La bataille est considérée comme l’une des premières tentatives françaises de faire face aux nouvelles tactiques anglaises (archers, formations défensives) qui avaient vaincu à Crécy l’année précédente. La stricte ordonnance de Charles de Blois à ses commandants de rester dans leurs campements fut sa perte, les forces anglo-bretonnes nettoyèrent les campements l’un après l’autre. Charles de Blois, béatifié en 1904, est l’un des rares seigneurs médiévaux français à avoir été canonisé.
La ville fut pillée et en partie incendiée lors de la bataille. Les habitants reconstruisirent progressivement les maisons et le commerce reprit. Les maisons à pans de bois visibles aujourd’hui place du Martray datent des XVe et XVIe siècles, elles ont été construites après les destructions de 1347.
Pour aller plus loin : le récit complet de la bataille de 1347, acteurs, déroulement, nuit par nuit, conséquences.
Les vestiges médiévaux à voir aujourd’hui
Le château a disparu, rasé en 1420. Mais La Roche-Derrien conserve un ensemble de vestiges médiévaux remarquables pour une ville de cette taille. La visite se fait entièrement à pied.
Style roman et gothique, XIIIe–XIVe siècle. Édifice fortifié avec meurtrières. Classée monument historique en 1913. Vitrail de 1928 illustrant la reddition de Charles de Blois. Son binaural immersif.
Voir l’expérience binaural →Dernier vestige des anciens remparts médiévaux de La Roche-Derrien. La maladrerie (léproserie médiévale) se trouvait hors les murs, comme c’était l’usage. La porte marquait la limite de la cité fortifiée.
Érigée en 1867 sur la motte féodale, à l’emplacement exact de l’ancien donjon (3 Venelle des Anglais). Meilleure vue sur la ville et la vallée du Jaudy, la vue qu’avaient les guetteurs médiévaux.
Quartier de Keravel. Construite au XVIe siècle à l’emplacement exact où Charles de Blois fut arrêté lors de la bataille de 1347. Au pied du moulin à vent. Restaurée en 1777.
Voir l’itinéraire →Place du Martray, Ty Bras Ru (n°8) et maison verte (n°2). XVe–XVIIe siècles. Style de Guingamp : fenêtres en accolade, colombages apparents. Habitées par des particuliers, à admirer depuis la place.
La page dédiée →Ancienne place de justice médiévale. Le pilori était le lieu où s’exerçait la justice publique, exposition des condamnés à la vue de tous. Toujours visible dans la trame urbaine du bourg.
5 rue de la Chapelle. Lieu de culte médiéval faisant partie du riche patrimoine religieux de la cité. Témoin de l’intense vie dévotionnelle d’une ville médiévale.
Le port d’échouage médiéval était sur ces rives. En se promenant sur les berges, on longe le même ria que les bateaux chargés de sel, de vin et de lin qui animaient la ville au Moyen Âge.
La Chapelle du Calvaire est le point de vue que presque personne ne monte. Depuis la motte féodale, on comprend immédiatement pourquoi Derrien de Penthièvre a choisi cet emplacement au XIe siècle, le promontoire domine tout, la rivière est visible dans ses méandres, la ville basse est à portée de regard. 5 minutes de montée depuis la Venelle des Anglais.
La vie quotidienne au Moyen Âge
La ville médiévale était organisée en deux quartiers aux fonctions bien distinctes.
Place du Martray et ses abords. Domaine des nobles et des marchands aisés. Maisons bourgeoises à pans de bois, richement décorées. Commerce du lin, participation aux réseaux d’échange avec Tréguier et la mer. Les familles les plus importantes de la cité vivaient ici.
Sur les bords du Jaudy. Artisans, ouvriers, tisserands, forgerons, bateliers. Chiffonniers collectant tissus usagés, couvreurs posant le schiste ardoisier des carrières locales. Une vie populaire animée, avec son propre argot, le tunodo, étudié par Narcisse Quellien.
Une ville médiévale, c’est comme une grande forteresse avec des maisons, un château et des marchands qui échangent des produits. À La Roche-Derrien, il y avait le château en haut de la colline pour les seigneurs, les maisons des riches marchands avec leurs façades à colombages colorées, et en bas près de la rivière, les maisons des gens qui travaillaient de leurs mains. Tout le monde vivait derrière des remparts pour se protéger des ennemis. Le Jaudy servait d’autoroute à l’époque, les bateaux y transportaient le sel, le vin et le lin.
Commerce et économie médiévaux
L’économie de La Roche-Derrien médiévale reposait sur trois piliers : le lin, le sel et le vin. Le lin, cultivé dans tout le Trégor, était transformé sur place, teillé, filé, tissé. La cité en était le centre de traitement, d’où son surnom ultérieur de Kapital Stoup (capitale des teilleurs de lin). Le sel arrivait par bateau depuis les marais salants et repartait vers l’intérieur. Le vin venait des régions viticoles par les routes maritimes.
Le port fluvial était la clé de tout. Le Jaudy est navigable depuis l’embouchure jusqu’à La Roche-Derrien, à marée haute, les barques montaient jusqu’au port d’échouage au pied de la ville. La taxe sur le passage des bateaux constituait une part importante des revenus du seigneur. Ce commerce a permis à la cité de prospérer jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, bien après la disparition de la fonction militaire.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, La Roche-Derrien était surnommée la Kapital Stoup, la capitale des teilleurs de lin en breton. Le lin cultivé dans tout le Trégor arrivait ici pour être traité. Des artisans reprennent aujourd’hui ce terme : en 2024, distillerie, brasserie, potière et photographe ont organisé une visite commune sous ce label. Voir la page principale de La Roche-Derrien pour les artisans actuels.
Vivre le Moyen Âge aujourd’hui
Dans l’église Sainte-Catherine, des casques audio permettent de revivre le siège de 1347 en son 3D. Les vitraux illustrent la scène. L’une des rares expériences immersives de ce type en Bretagne. À ne pas manquer avec des enfants.
Réalité augmentée, réalité virtuelle et son 3D pour explorer la ville au temps du Moyen Âge. Disponible sur smartphone ou sur tablettes prêtées par la Mairie et l’Office de Tourisme. Parcours interactif et intergénérationnel.
Place du Martray → Sainte-Catherine → Jaudy → Venelle des Anglais → Chapelle du Calvaire → Chapelle de la Pitié → place du Pilori. Voir l’itinéraire complet.
Place du Martray, 8h30–12h30. Le marché hebdomadaire de La Roche-Derrien perpétue directement les foires médiévales. Producteurs locaux du Trégor et du Goëlo. Sur la même place que Ty Kousked.
Les maisons à pans de bois de la place du Martray sont des propriétés privées habitées par des familles. On peut les admirer depuis la place, mais l’intérieur ne se visite pas. Respectez l’intimité des résidents.