La bataille de La Roche-Derrien
Une nuit de juin 1347. Charles de Blois assiège la ville avec 4 000 à 5 000 hommes. Thomas Dagworth arrive avec une fraction de ce nombre. Au petit matin, Charles de Blois est prisonnier.
20 juin 1347 Guerre de Succession de Bretagne Capture de Charles de Blois Tournant de la guerre de Cent Ans- Date : nuit du 20 juin 1347
- Lieu : La Roche-Derrien, commune déléguée de La Roche-Jaudy, Côtes-d’Armor
- Forces franco-bretonnes : 4 000 à 5 000 hommes (Charles de Blois)
- Forces anglo-bretonnes : moins d’un quart (Sir Thomas Dagworth)
- Issue : capture de Charles de Blois, tournant décisif de la guerre de Succession
- Contexte : guerre de Succession de Bretagne (1341–1364) et guerre de Cent Ans
Le contexte, la guerre de Succession de Bretagne
En 1341, le duc Jean III de Bretagne meurt sans héritier direct. Deux prétendants se disputent le duché, et derrière eux, deux royaumes :
Fils d’Arthur II de Bretagne. Revendique le duché à la mort de son demi-frère. Capturé puis évadé, il obtient le soutien crucial d’Édouard III d’Angleterre.
Neveu du roi de France Philippe VI, marié à Jeanne de Penthièvre. Noble pieux et chef militaire déterminé. Soutenu par la noblesse française et des mercenaires.
Ce conflit interne breton s’imbrique dans la guerre de Cent Ans entre France et Angleterre. La Bretagne devient un théâtre de guerre par procuration. La Roche-Derrien, place forte sur le Jaudy contrôlant l’axe Tréguier-intérieur, est un enjeu stratégique majeur.
Les quatre protagonistes clés
Commandant en chef des forces anglaises en Bretagne en 1347. C’est lui que Charles de Blois cherche à attirer dans une bataille ouverte. Arrivé avec une force bien inférieure en nombre, il prend pourtant l’initiative d’attaquer, et gagne.
Neveu de Philippe VI, il assiège La Roche-Derrien avec 4 000 à 5 000 hommes répartis en quatre campements. Sa stricte ordonnance aux commandants de rester dans leurs positions fut sa perte. Béatifié en 1904.
Soutient Jean de Montfort pour affaiblir la France et renforcer la position anglaise en Bretagne. La victoire de La Roche-Derrien renforce son influence dans la péninsule.
Premier roi de la dynastie des Valois. Soutient Charles de Blois pour maintenir l’influence française en Bretagne. La défaite de 1347 affaiblit considérablement sa position en Bretagne.
Le déroulement de la bataille
Avant la bataille, le siège
En juin 1347, Charles de Blois assiège La Roche-Derrien avec une armée de 4 000 à 5 000 hommes. Son objectif : forcer Sir Thomas Dagworth, commandant des forces anglaises en Bretagne, à une bataille ouverte. Charles établit quatre campements autour des portes de la ville, conçus pour protéger ses troupes des archers anglais et encercler la garnison.
La nuit du 20 juin, le retournement
Dagworth arrive avec une force bien inférieure en nombre, moins d’un quart des effectifs franco-bretons. Plutôt que d’attendre, il attaque. Les forces anglo-bretonnes frappent le camp principal de Charles. Dagworth lui-même est d’abord contraint de se rendre.
C’est alors que se produit l’événement décisif : une sortie de la ville, composée principalement de citadins armés de haches et d’outils agricoles, prend les lignes de Charles par derrière. Profitant de la confusion, les hommes de Dagworth se rallient à la garnison de la ville. Campement après campement, les forces franco-bretonnes sont défaites.
La bataille de La Roche-Derrien est considérée comme l’une des premières tentatives françaises de faire face aux nouvelles tactiques anglaises, archers en formation défensive, qui avaient écrasé l’armée française à Crécy en 1346, un an plus tôt. Charles de Blois avait ordonné à ses commandants de rester dans leurs campements précisément pour éviter d’être exposés aux archers. Mais cette rigidité tactique l’a empêché de réagir à la sortie des citadins.
La capture de Charles de Blois
Charles de Blois est blessé lors des combats et contraint de se rendre. Il est fait prisonnier par les Anglo-Bretons. Il sera emmené en Angleterre, où il restera neuf ans avant d’être libéré contre rançon en 1356.
Conséquences et fin de la guerre
Capture de Charles de Blois. Tournant stratégique en faveur du camp anglais et montfortiste.
Libéré contre rançon après neuf ans de captivité en Angleterre. La guerre reprend.
Charles de Blois est tué à la bataille d’Auray. Jean de Montfort triomphe définitivement.
Jean IV de Bretagne (fils de Jean de Montfort) est reconnu duc légitime. Paradoxe : il prête allégeance au roi de France Charles V, plutôt qu’au roi d’Angleterre qui l’avait soutenu.
Pourquoi cette bataille est-elle si importante ?
Trois raisons font de la bataille de La Roche-Derrien un événement historique majeur, au-delà du seul Trégor :
Un tournant stratégique. La capture de Charles de Blois prive le camp français de son chef en Bretagne. Elle renforce la position anglaise dans la péninsule et affaiblit la France dans le cadre de la guerre de Cent Ans.
Un symbole tactique. C’est l’une des premières batailles où des civils non-militaires, des habitants armés de leurs outils, jouent un rôle décisif dans l’issue d’un siège médiéval. Le document de la FFRandonnée sur le GR34 note que les citadins rochois ont changé le cours de l’histoire avec des haches et des outils agricoles.
Un héritage local durable. La bataille a laissé des traces physiques et culturelles à La Roche-Derrien : la chapelle de la Pitié sur le lieu de la capture, les vitraux de Sainte-Catherine, l’expérience binaural, l’application 3D. Sept siècles plus tard, la bataille se visite encore.
Les vitraux de l’église Sainte-Catherine
L’église Sainte-Catherine de La Roche-Derrien conserve plusieurs vitraux illustrant la bataille de 1347 et la capture de Charles de Blois. L’édifice avait été partiellement endommagé lors des combats, Roland de Kersaliou, seigneur de La Roche-Derrien et capitaine du duc, le fit partiellement reconstruire après la bataille, ajoutant une grande chapelle à l’angle sud-est.
En 1927, un nouveau vitrail fut ajouté à la chapelle sud, représentant également la bataille. Ces vitraux ne sont pas de simples éléments décoratifs, ils constituent des archives visuelles qui racontent l’histoire locale à travers des images détaillées et colorées. Pour la ville, c’était une manière de perpétuer la mémoire de l’événement dans un contexte quotidien et dévotionnel.
L’église Sainte-Catherine est classée monument historique depuis 1913. Ses parties les plus anciennes datent du XIIIe siècle. Elle abrite aussi des statues médiévales remarquables, sainte Catherine, saint Yves, saint Éloi, ainsi que le vitrail de 1927 qui représente spécifiquement la reddition de Charles de Blois. La combinaison vitraux + son binaural + tablette 3D en fait l’un des sites les plus complets pour comprendre la bataille sans être historien.
L’expérience de son binaural
Dans l’église Sainte-Catherine, une expérience sonore binaural (son 3D) permet aux visiteurs de revivre la bataille de 1347 comme s’ils y étaient. Des casques audio spéciaux restituent des sons provenant de toutes les directions : pas de chevaux, coups de bataille, voix des protagonistes, bruits de la ville assiégée. Un docu-fiction accompagne l’écoute.
C’est une expérience gratuite, accessible à tous, et particulièrement efficace avec des enfants. L’une des rares de ce type dans les Côtes-d’Armor. Les tablettes prêtées par la Mairie complètent l’expérience avec la réalité augmentée de l’application La Roche en 3D.
La chapelle de la Pitié, sur les lieux de la capture
La chapelle Notre-Dame de la Pitié est érigée dans le quartier de Keravel, sur le coteau dit des Mézeaux, à l’emplacement exact du moulin à vent au pied duquel Charles de Blois fut arrêté lors de la bataille. Construite au XVIe siècle par la famille Dutertre, restaurée en 1777, elle est entourée de paysages pittoresques et offre une vue panoramique sur le site de la bataille.
- Partir de la place du Martray
- Prendre la rue de l’Hôpital au niveau de la Pharmacie Rochoise
- Après la place du Pilori, tourner à gauche
- À l’embranchement suivant, continuer à gauche jusqu’à la chapelle
Représentations culturelles
La guerre de Succession de Bretagne a inspiré plusieurs œuvres. En littérature, La guerre de Succession de Bretagne de Jean-Christophe Cassard et les Chroniques de Jean Froissart offrent des descriptions détaillées des batailles et des acteurs. Froissart, contemporain des événements, a décrit la bataille de La Roche-Derrien dans ses chroniques.
Des fêtes médiévales ont longtemps célébré cet héritage à La Roche-Derrien, costumes, combats de chevaliers, marchés médiévaux. Ces animations, même si elles ont évolué, perpétuent la mémoire de la bataille dans la vie locale. En 2024, des artisans rochois ont organisé des visites communes sous le label Kapital Stoup, réactivant l’histoire économique et culturelle de la cité.